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Des lasers ultra-puissants pour traiter les déchets nucléaires

Gerard Mourou
Gérard Mourou
prix Nobel de physique 2018 et membre du Haut Collège de l’École polytechnique

Il est bien connu que cer­tains pro­duits de la fis­sion nucléaire sont extrê­me­ment radio­ac­tifs. Le trai­te­ment des déchets issus de la fis­sion est donc l’un des défis d’un nucléaire civil plus sou­te­nable. Par­mi eux se trouve le plu­to­nium (le plus connu) et d’autres acti­nides mineurs – nep­tu­nium, amé­ri­cium et curium – dont on retrouve envi­ron 800 grammes par tonne de com­bus­tible irradié. 

Aujourd’hui, ces déchets doivent être sto­ckés de manière sécu­ri­sée pen­dant extrê­me­ment long­temps car leur demi-vie (le temps pas­sé pour que la radio­ac­ti­vi­té soit divi­sée par deux) est très longue. Celle du plu­to­nium-239, par exemple, est d’environ 24 000 ans. 

À côté des solu­tions de sto­ckage sécu­ri­sé, on cherche aujourd’hui à « trans­mu­ter » ces déchets afin de mieux les maî­tri­ser. Appli­qués au plu­to­nium et aux autres acti­nides mineurs, qui sont aujourd’hui les déchets les plus dan­ge­reux, des lasers dits « ampli­fiés » seraient en théo­rie suf­fi­sam­ment puis­sants pour pro­duire une nou­velle fission. 

Le résul­tat : trans­for­mer les déchets issus de la fis­sion nucléaire en sous-pro­duits de masse ato­mique plus faible et de demi-vie beau­coup plus réduite. Ou, au contraire, ajou­ter des par­ti­cules et obte­nir ain­si un iso­tope moins radio­ac­tif, avec une demi-vie très longue à une seule année.

La demie vie du plu­to­nium-239 est de 24 000 ans, on cherche aujourd’hui à « trans­mu­ter » ces déchets afin de mieux les maîtriser. 

Lasers : amplifier la puissance

Pour cela, notre espoir se trouve dans l’amplification à dérive de fré­quence ou « chir­ped pul­sed ampli­fi­ca­tion » (CPA). Cette tech­nique per­met de pous­ser la logique de cette lumière extrême qu’est le laser jusqu’à des niveaux de puis­sance long­temps jugés inac­ces­sibles, de l’ordre du peta­watt (PW) – équi­valent à 1015 watts. Pour don­ner un ordre de gran­deur, 1PW est envi­ron 50 fois la puis­sance du réseau élec­trique mon­dial, et la puis­sance totale reçue par la Terre de la part du Soleil repré­sente 174PW. 

L’amplification à dérive de fré­quence consiste à allon­ger l’im­pul­sion ultra­courte du laser en éta­lant ses dif­fé­rentes com­po­santes spec­trales, avant de l’amplifier. L’impulsion est ensuite recom­pri­mée sur une durée très brève, mais de façon si puis­sante qu’elle per­met de pro­duire des par­ti­cules (élec­trons et pro­tons) – c’est-à-dire de les déta­cher de la matière – avant de les accé­lé­rer par des tech­niques conventionnelles. 

En pra­tique, les lasers eux-mêmes sont opé­ra­tion­nels – ce qui n’est pas rien, car l’un des enjeux posés par une telle puis­sance est que l’émetteur ne soit pas détruit par le rayon­ne­ment. Nous savons aus­si déta­cher des par­ti­cules. Toute la ques­tion est désor­mais de faire la preuve de l’efficacité : c’est-à-dire de les pro­duire de façon com­pacte, mas­sive, abon­dante, et sans consom­mer trop d’énergie au pas­sage. C’est toute la ques­tion du pas­sage au niveau indus­triel. Le pro­jet XCAN est pré­ci­sé­ment dédié à cette mise en pratique. 

Une solution pour contourner l’uranium 

Un laser « boos­té » par la CPA est capable de pro­vo­quer une fis­sion. Il pour­rait donc ser­vir d’alternative au bom­bar­de­ment par neu­trons uti­li­sé dans les cen­trales actuelles. C’est une piste que nous explo­rons, et qui pour­rait se révé­ler déci­sive pour déve­lop­per la filière thorium. 

Le tho­rium est un métal lourd, bien plus abon­dant que l’uranium. Les pro­duits de sa fis­sion sont par ailleurs moins dan­ge­reux, et leur durée de demi-vie n’est que de quelques cen­taines d’années. Cette fis­sion ne pro­duit pas de plu­to­nium, ce qui fait du tho­rium un bon can­di­dat à une filière nucléaire « pure­ment » civile, sans dan­ger au regard de la pro­li­fé­ra­tion des armes nucléaires.

Le pro­blème, c’est que cette fis­sion n’est pas facile à réa­li­ser. Par rap­port à l’uranium, il y a une étape sup­plé­men­taire. Il faut ame­ner le tho­rium à un niveau sub­cri­tique, puis uti­li­ser une source exté­rieure de neu­trons pour l’amener à cri­ti­ci­té et pro­vo­quer la fis­sion. Les lasers pour­raient jouer un rôle-clé dans cet « amont » de la fis­sion, notam­ment parce qu’ils per­mettent un excellent niveau de contrôle. On peut ali­men­ter constam­ment le sys­tème en lumière, un peu comme avec un robinet.

Nombre de phy­si­ciens, dont je suis, sont convain­cus du poten­tiel de la filière tho­rium. Au plan scien­ti­fique, tout a été démon­tré. Tech­ni­que­ment, il y a encore de nom­breux pro­blèmes à résoudre, notam­ment du côté de l’énergie néces­saire pour conduire à la fis­sion. Mais les lasers peuvent être une par­tie de la solution.

Auteurs

Gerard Mourou

Gérard Mourou

prix Nobel de physique 2018 et membre du Haut Collège de l’École polytechnique

Gérard Mourou a passé une grande partie de sa carrière aux Etats-Unis, et en particulier à l’Université du Michigan dont il est aujourd’hui professeur émérite. A son retour en France en 2005, il a dirigé le Laboratoire d'optique appliquée (une UMR ENSTA ParisTech/CNRS/École polytechnique) jusqu'en 2008. Gérard Mourou est Chevalier de la Légion d’honneur et a reçu la médaille Frederic Ives décernée en 2016 par l’Optical Society of America et le prix Arthur L. Schawlow in Laser Science de l’American Physical Society en 2018. Gérard Mourou reçoit le prix Nobel de physique en 2018, qui vient couronner une carrière dédiée entièrement aux lasers et à la physique.

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