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Plastique et recyclage : une relation toxique ?

Bethanie Carney Almroth
Bethanie Carney Almroth
professeure de sciences de l'environnement à l'Université de Gothenburg
Baptise Monsaingeon
Baptiste Monsaingeon
maître de conférence à l’Université Reims Champagne-Ardenne
Florian Pohl
Florian Pohl
directeur du groupe de recherche Emmy Noether à l'Université de Bayreuth
En bref
  • Le recyclage du plastique est un enjeu identifié comme majeur par le gouvernement français, afin d’améliorer les connaissances et techniques en vue de sa réutilisation.
  • Selon un rapport, jusqu’à 16 000 différents produits chimiques peuvent être utilisés dans le plastique, dont un certain nombre sont potentiellement nocifs.
  • En France, moins d’un tiers des déchets plastiques post-consommation est collecté, et seulement 14 % d’entre eux sont effectivement recyclés.
  • La réutilisation du plastique heurte à des limitations techniques : impossibilité de trier certains matériaux, problèmes environnementaux, manque de connaissances...
  • Pour un recyclage plus efficace, il s’agit de réduire les types de plastique utilisés à ceux qu’on sait recycler, limiter le nombre de produits chimiques utilisés, etc.

Le recy­clage des matéri­aux que nous pro­duisons et con­som­mons est un enjeu iden­ti­fié comme majeur par le gou­verne­ment français. Il fait l’objet d’un Pro­gramme et Équipement Pri­or­i­taire de Recherche (PEPR) financé par France 20301. Les plas­tiques, en par­ti­c­uli­er, béné­fi­cient d’un axe de recherche dédié. L’objectif affiché étant d’améliorer les con­nais­sances et les tech­niques per­me­t­tant leur réu­til­i­sa­tion, afin de préserv­er les ressources. En effet, les plas­tiques se retrou­vent partout : embal­lages, tex­tiles, cos­mé­tiques… Ver­sa­tiles à souhait, il se sont « incor­porés dans nos pra­tiques de pro­duc­tion et de con­som­ma­tion en se présen­tant comme sub­sti­tut aux matéri­aux naturels », observe Bap­tiste Mon­sain­geon, soci­o­logue et maître de con­férence à l’université Reims Cham­pagne-Ardenne. Avec les lim­ites que l’on con­naît aujourd’hui.

Un concentré de substances problématiques

Pour com­mencer, les briques qui les con­stituent sont prin­ci­pale­ment obtenues à par­tir de com­bustibles fos­siles (le pét­role et le gaz), et assem­blées en une longue chaîne : le polymère. De nom­breuses sub­stances sont util­isées pour le syn­thé­tis­er. Cer­taines per­me­t­tent d’optimiser la réac­tion chim­ique, elles ne sont donc pas des­tinées à se retrou­ver dans le pro­duit fini, pour­tant une par­tie est absorbée par le plas­tique. D’autres sont util­isées pour con­fér­er des pro­priétés spé­ci­fiques au matéri­au : sou­p­lesse, couleur, résis­tance aux UV ou au feu…

Selon le rap­port de Plas­tChem2, jusqu’à 16 000 dif­férents pro­duits chim­iques peu­vent être util­isés dans le plas­tique. Un cer­tain nom­bre d’en­tre eux étant poten­tielle­ment nocifs. « Il y en a 10 000 env­i­ron pour lesquels nous man­quons de don­nées. Et plus de 4 000 dont nous savons qu’ils présen­tent des dan­gers », alerte Bethanie Car­ney Alm­roth, pro­fesseure d’écotoxicologie à l’Université de Gothen­burg en Suède. « Ils peu­vent être can­cérigènes, per­turber le sys­tème endocrinien, ou être tox­iques pour cer­tains organes spé­ci­fiques comme les reins ou la peau. »

La ges­tion des déchets plas­tiques est d’autant plus un enjeu que ceux-ci ont imprégné notre envi­ron­nement. C’est ce que con­state Flo­ri­an Pohl, chercheur en géo­sciences à l’Université de Bayreuth en Alle­magne, lorsqu’il étudie les plas­tiques dans les sys­tèmes flu­vi­aux et marins. « À 4 000 mètres de pro­fondeur, si je prélève des sédi­ments du planch­er océanique, je peux détecter des microplas­tiques. C’est effrayant car ça mon­tre qu’ils sont lit­térale­ment partout », s’inquiète-t-il.

Recycler pour mieux consommer

« Depuis 30 ans, énor­mé­ment d’énergie et de moyens économiques ont été con­sacrés au développe­ment des fil­ières de recy­clage, dans l’idée de con­cili­er souten­abil­ité et crois­sance économique », résume Bap­tiste Mon­sain­geon. En France, les col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales sont respon­s­ables de la ges­tion de nos déchets. Dans la majorité des cas, celle-ci est déléguée à des opéra­teurs privés qui s’occupent de col­lecter le con­tenu de nos poubelles et des déchet­ter­ies pour les envoy­er en cen­tres de tri. C’est là-bas que les élé­ments sont séparés en fonc­tion de leur pos­si­ble util­i­sa­tion : pro­duc­tion d’énergie par inc­inéra­tion (« val­ori­sa­tion énergé­tique ») ou recy­clage (« val­ori­sa­tion matière »). À défaut, ils seront des­tinés à l’enfouissement.

Il existe une ving­taine de fil­ières de ges­tion des déchets en France. Elles sont organ­isées sur le principe de la « respon­s­abil­ité élargie des pro­duc­teurs3» (REP) : les pro­fes­sion­nels qui met­tent sur le marché des pro­duits (embal­lages, tex­tiles, équipements…) ont la charge de financer ou de gér­er leur retraite­ment après con­som­ma­tion par les usagers. « Pour les papiers, car­tons et métaux, cela fonc­tionne plutôt bien, estime Bap­tiste Mon­sain­geon, con­cer­nant les plas­tiques, c’est essen­tielle­ment le PET de nos bouteilles d’eau qui est recy­clé. »

En France, selon les chiffres de l’ADEME4, moins d’un tiers des déchets plas­tiques post-con­som­ma­tion est col­lec­té, et seule­ment 14 % d’entre eux sont effec­tive­ment recy­clés. Bap­tiste Mon­sain­geon rap­pelle qu’en 2018 « le gou­verne­ment s’était fixé pour objec­tif “100 % de recy­clage des embal­lages plas­tiques en 2025”. On est loin du compte ».

Des cycles semés d’embûches

La réu­til­i­sa­tion se heurte en effet à plusieurs lim­i­ta­tions tech­niques. Les pro­duits finis sont des assem­blages com­plex­es de dif­férentes matières qu’il n’est pas tou­jours pos­si­ble de tri­er. Le recy­clage « mécanique » néces­site de sépar­er les plas­tiques en polymères de même type. Il faut ensuite les laver et les broy­er sous forme de pail­lettes qui seront fon­dues en gran­ulés pour faire de nou­veau du plas­tique. Avec à la longue une dégra­da­tion des polymères. « Cette longue chaîne de molécules peut se rompre et com­mencer à se rac­cour­cir à mesure qu’elle est chauf­fée et fon­due. La qual­ité du matéri­au se détéri­ore, il faut ain­si ajouter du plas­tique neuf pour la main­tenir, explique Bethanie Car­ney Alm­roth. Finale­ment, il peut y avoir une aug­men­ta­tion des quan­tités de sub­stances tox­iques dans les plas­tiques à mesure qu’ils sont recy­clés56», ajoute-elle.

Le recy­clage « chim­ique », quant à lui, pro­pose des méth­odes pour sépar­er chim­ique­ment les polymères ou les décom­pos­er en molécules de base, qui pour­ront servir à recréer du plas­tique. « Cer­taines d’entre elles ont mon­tré une effi­cac­ité, mais à petite échelle seule­ment, sur des déchets préin­dus­triels qui sont beau­coup plus purs que ceux issus de la con­som­ma­tion », tem­père-t-elle. Elles ne sont donc pas viables d’un point de vue économique et envi­ron­nemen­tal pour des plas­tiques mélangés.

Enfin, il reste des plas­tiques que l’on ne sait pas bien recy­cler. « Les fil­ières ne cou­vrent pas l’intégralité du gise­ment de déchets en France, pré­cise Bap­tiste Mon­sain­geon. Cer­tains acteurs cherchent donc à exporter, avant tout vers l’Eu­rope. » Ceci peut être une pre­mière étape dans le tran­sit des flux de matières plas­tiques : « La Turquie est par exem­ple un lieu où sont exportés des déchets plas­tiques, de façon plus ou moins légale », confie-t-il.

Un cercle pas si vertueux

Or, s’il se veut vertueux, le retraite­ment des plas­tiques reste une source de pol­lu­tion. « Nous savons que les usines de recy­clage libèrent des microplas­tiques et des pro­duits chim­iques lors de la frag­men­ta­tion ou du broy­age de ces déchets7 », souligne Bethanie Car­ney Alm­roth. Sans compter que de nom­breux plas­tiques sont mis en décharges. « Cela peut évidem­ment entraîn­er une con­t­a­m­i­na­tion de l’environnement, mais aus­si de l’homme », con­clut-elle avant d’ajouter que « 80 % du recy­clage mon­di­al passe par les mains des ramasseurs de déchets, la grande majorité tra­vail­lant sans pro­tec­tions con­tre cette expo­si­tion8 ».

La mau­vaise ges­tion des déchets con­tribue égale­ment à la dif­fu­sion de plas­tique dans l’environnement. À cause du stock­age à l’air libre, à la mer­ci du vent, ou encore pen­dant le trans­port, comme le décrit Flo­ri­an Pohl : « Cer­tains gran­ulés de plas­tique ser­vant de matière pre­mière peu­vent se dévers­er dans les eaux des riv­ières[pi_note]Karlsson, T. M., Arneborg, L., Broström, G., Alm­roth, B. C., Gip­perth, L., & Has­sel­löv, M. (2018). The unac­count­abil­i­ty case of plas­tic pel­let pol­lu­tion. Marine Pol­lu­tion Bul­letin, 129(1), 52‑60. https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​m​a​r​p​o​l​b​u​l​.​2​0​1​8​.​0​1.041[/pi_note]. » Entraînés par les courants, ils sont abrasés par les sédi­ments et décom­posés en frag­ments tou­jours plus petits. Ceci aug­mente la sur­face de dif­fu­sion : les addi­tifs s’en échap­pent de plus en plus rapi­de­ment. « Tou­jours plus de plas­tique se retrou­ve dans l’environnement, et nous n’en con­nais­sons pas vrai­ment les con­séquences : à quelle vitesse les sub­stances qu’ils con­ti­en­nent se libèrent et avec quels effets ? » Une ques­tion au cen­tre de ses recherches.

Repenser la production du plastique

Pour Bap­tiste Mon­sain­geon : « Croire au recy­clage c’est un peu croire à une promesse : celle de con­tin­uer à con­som­mer en bonne con­science. » Pour autant, « il est pos­si­ble de lui redonner sa place sans l’ériger en solu­tion mag­ique », nuance-t-il. À com­mencer par réduire les types de plas­tique util­isés à ceux que l’on sait recy­cler, et à lim­iter le nom­bre pro­duits chim­iques util­isés. « Les addi­tifs appor­tent des fonc­tion­nal­ités, mais on peut les ramen­er à un nom­bre beau­coup plus restreint, éviter les sub­stances dan­gereuses, et ren­forcer la lég­is­la­tion », sug­gère Bethanie Car­ney Almroth.

C’est un champ qui appelle l’innovation, afin de dévelop­per des matéri­aux plus durables et sûrs. Toute­fois, il ne s’agit pas de sim­ple­ment rem­plac­er un matéri­au par un autre, mais de réduire la pro­duc­tion de plas­tique vierge. « Cela fait con­sen­sus pour la com­mu­nauté sci­en­tifique inter­na­tionale, quelle que soit la dis­ci­pline », insiste Bap­tiste Monsaingeon.

Cela passe notam­ment par la mise en place de nou­velles infra­struc­tures per­me­t­tant de ren­dre plus acces­si­ble le réem­ploi avec des con­tenants réu­til­is­ables et recharge­ables. « En France, un cer­tain nom­bre d’entreprises tra­vail­lent dans ce domaine910, com­mente Bethanie Car­ney Alm­roth. Cela mon­tre qu’il y a matière à la mise en place de nou­veaux mod­èles économiques », au-delà du recy­clage et de la pro­duc­tion effrénée de plastique.

Mikaël Mayorgas
1https://​anr​.fr/​f​r​/​f​r​a​n​c​e​-​2​0​3​0​/​p​r​o​g​r​a​m​m​e​s​-​e​t​-​e​q​u​i​p​e​m​e​n​t​s​-​p​r​i​o​r​i​t​a​i​r​e​s​-​d​e​-​r​e​c​h​e​r​c​h​e​-​p​e​p​r​/​p​e​p​r​-​r​e​c​y​c​l​a​g​e​-​r​e​c​y​c​l​a​g​e​-​r​e​c​y​c​l​a​b​i​l​i​t​e​-​e​t​-​r​e​-​u​t​i​l​i​s​a​t​i​o​n​-​d​e​s​-​m​a​t​i​eres/
2Wag­n­er, M., Mon­clús, L., Arp, H. P. H., Groh, K. J., Løseth, M. E., Muncke, J., Wang, Z., Wolf, R., & Zim­mer­mann, L. (2024). State of the sci­ence on plas­tic chemicals—Identifying and address­ing chem­i­cals and poly­mers of con­cern. Zen­o­do. https://​doi​.org/​1​0​.​5​2​8​1​/​Z​E​N​O​D​O​.​1​0​7​01706
3https://​fil​ieres​-rep​.ademe​.fr/
4ADEME, In Exten­so Inno­va­tion Crois­sance, RDC ENVIRONMENT, & JBK corp. (2024). Bilan nation­al du Recy­clage (BNR) 2012—2021.https://librairie.ademe.fr/economie-circulaire-et-dechets/6959-bilan-national-du-recyclage-bnr-2012–2021.html
5Geras­simi­dou, S., Lan­s­ka, P., Hahladakis, J. N., Lovat, E., Vanzet­to, S., Geueke, B., Groh, K. J., Muncke, J., Maffi­ni, M., Mar­tin, O. V., & Iacovi­dou, E. (2022). Unpack­ing the com­plex­i­ty of the PET drink bot­tles val­ue chain : A chem­i­cals per­spec­tive. Jour­nal of Haz­ardous Mate­ri­als, 430, 128410. https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​j​h​a​z​m​a​t​.​2​0​2​2​.​1​28410
6Car­mona, E., Rojo-Nieto, E., Rum­mel, C. D., Krauss, M., Syberg, K., Ramos, T. M., Brosche, S., Back­haus, T., & Alm­roth, B. C. (2023). A dataset of organ­ic pol­lu­tants iden­ti­fied and quan­ti­fied in recy­cled poly­eth­yl­ene pel­lets. Data in Brief, 51, 109740. https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​d​i​b​.​2​0​2​3​.​1​09740
7Brown, E., Mac­Don­ald, A., Allen, S., & Allen, D. (2023). The poten­tial for a plas­tic recy­cling facil­i­ty to release microplas­tic pol­lu­tion and pos­si­ble fil­tra­tion reme­di­a­tion effec­tive­ness. Jour­nal of Haz­ardous Mate­ri­als Advances, 10, 100309. https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​6​/​j​.​h​a​z​a​d​v​.​2​0​2​3​.​1​00309
8Car­ney Alm­roth, B., Car­mona, E., Chuk­wuone, N., Dey, T., Slunge, D., Back­haus, T., & Karls­son, T. (2025). Address­ing the tox­ic chem­i­cals prob­lem in plas­tics recy­cling. Cam­bridge Prisms: Plas­tics, 3, e3. https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​1​7​/​p​l​c​.​2​025.1
9 https://​www​.citeo​.com/​l​e​-​m​a​g​/​f​a​q​-​r​e​e​m​p​l​o​i​-​u​n​e​-​s​o​l​u​t​i​o​n​-​p​o​u​r​-​r​e​d​u​i​r​e​-​l​i​m​p​a​c​t​-​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​a​l​-​d​e​s​-​e​m​b​a​l​lages
10https://​vrace​treem​ploi​.com/

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