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Cracked road from volcano activity in Volcano national park, Hawaii
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Des lubrifiants pour atténuer les tremblements de terre

Jean François Semblat
Jean-François Semblat
Professeur à l'ENSTA Paris, responsable du Département Mécanique et énergétique d'IP Paris

Les trem­ble­ments de terre sont des catas­trophes natu­relles qui se pro­duisent en rai­son d’une rup­ture sou­daine dans les couches géo­lo­giques de la croûte ter­restre. Chaque année, dans le monde, un trem­ble­ment de terre d’une magni­tude supé­rieure à 8 [sur l’é­chelle de Rich­ter créée pour mesu­rer l’énergie libé­rée] se pro­duit, et 130 autres d’une magni­tude com­prise entre 6 et 7. En moyenne, chaque minute, il y a deux « mini » séismes d’une magni­tude supé­rieure ou égale à 2. 

Les évé­ne­ments sis­miques de ce type sont dus au mou­ve­ment des plaques tec­to­niques, des couches externes de notre pla­nète qui se déplacent pro­gres­si­ve­ment, se pous­sant par­fois les unes contre les autres. Même si ce mou­ve­ment est rela­ti­ve­ment lent, les forces crois­santes dans les plaques qui se poussent entraînent le sto­ckage d’une énorme quan­ti­té d’éner­gie à l’en­droit où elles se ren­contrent. Et cette éner­gie s’ac­cu­mule pro­gres­si­ve­ment au fil des mois ou des années. Quand les forces deviennent trop impor­tantes, les deux plaques glissent l’une sur l’autre en libé­rant toute l’éner­gie, et en géné­rant ain­si des ondes sis­miques – les secousses res­sen­ties lors d’un trem­ble­ment de terre. Elles peuvent entraî­ner de lourds dom­mages aux bâti­ments, aux ponts et aux réseaux (eau, gaz, etc.). Le grand trem­ble­ment de terre de Toho­ku au Japon (mars 2011) a par exemple coû­té envi­ron 235 mil­liards de dol­lars à la Banque mondiale.

Séismes artificiels

Outre les séismes natu­rels, il existe aujourd’­hui un cer­tain nombre de séismes dits « arti­fi­ciels ». Ils prennent la forme de faibles secousses, et sont pro­vo­qués par diverses acti­vi­tés humaines, comme les trans­ports (e.g. poids lourds, tram­ways) ou les ins­tal­la­tions indus­trielles uti­li­sant des tur­bines. Si ces vibra­tions faibles ne créent géné­ra­le­ment pas de gêne majeure, il existe d’autres trem­ble­ments de terre arti­fi­ciels plus forts.Ils peuvent être res­sen­tis dans les quar­tiers qui entourent les exploi­ta­tions minières, les cen­trales géo­ther­miques (comme celles de Stras­bourg ou de Bâle) ou les zones où est pra­ti­quée la frac­tu­ra­tion hydrau­lique. Dans ce cas, les experts évoquent alors la « sis­mi­ci­té anthro­pique » pour qua­li­fier ces secousses dues aux acti­vi­tés humaines. 

L’exemple de la frac­tu­ra­tion hydrau­lique est par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rant. Il s’a­git d’un pro­cé­dé qui per­met de cap­ter le pétrole et le gaz pié­gés à l’in­té­rieur de la roche-mère solide, en pom­pant du liquide sous pres­sion dans le sous-sol. L’objectif est de créer des fis­sures dans le sous-sol, pour libé­rer les hydro­car­bures de poches dans les­quelles ils res­te­raient pié­gés pen­dant des mil­lé­naires. Cette tech­nique peut pro­vo­quer des secousses impor­tantes, voire acti­ver les failles natu­relles exis­tant entre les couches géo­lo­giques. Bien que la frac­tu­ra­tion hydrau­lique soit une méthode impor­tante d’ex­trac­tion du pétrole, les acti­vi­tés indus­trielles sont sou­vent retar­dées, voire inter­dites, en rai­son des risques de séismes.

Il serait pos­sible d’in­jec­ter des fluides lubri­fiants dans le sub­stra­tum rocheux afin que les struc­tures géo­lo­giques « glissent » dou­ce­ment les unes sur les autres.

Maîtriser les tremblements de terre artificiels

Les dom­mages cau­sés par les trem­ble­ments de terre arti­fi­ciels pou­vant s’a­vé­rer impor­tants, il est donc impé­ra­tif d’é­qui­li­brer le risque avec les enjeux éco­no­miques. Plu­sieurs pistes sont donc à l’é­tude pour trou­ver une méthode de pré­ven­tion appro­priée. La recherche a d’ailleurs démon­tré qu’il serait pos­sible d’in­jec­ter des fluides lubri­fiants dans le sub­stra­tum rocheux afin que les struc­tures géo­lo­giques « glissent » dou­ce­ment les unes sur les autres, libé­rant ain­si l’éner­gie de manière pro­gres­sive plu­tôt que brutale.

Le pro­jet CoQuake, finan­cé par la Com­mis­sion euro­péenne, vise à contrô­ler les trem­ble­ments de terre arti­fi­ciels de cette manière1. Des recherches sont menées entre l’É­cole Cen­trale de Nantes (Prof. Ste­fa­nou) et l’Ins­ti­tut Poly­tech­nique de Paris (POEMS, Dr Chaillat, et labo­ra­toires IMSIA à l’ENS­TA Paris). Ils com­binent des expé­riences en labo­ra­toire, des modèles méca­niques et sis­mo­lo­giques com­plexes ain­si que des méthodes de simu­la­tion avancées. 

L’une de nos doc­to­rants (L. Bagur) étu­die grâce à des modèles infor­ma­tiques les pro­ces­sus méca­niques com­plexes à l’œuvre dans les séismes d’o­ri­gine humaine. À l’aide d’un logi­ciel appe­lé COFFEE2, l’é­quipe peut modé­li­ser et éva­luer l’ef­fi­ca­ci­té du contrôle des secousses par l’injection de dif­fé­rents fluides, tout en tenant compte de la confi­gu­ra­tion 3D extrê­me­ment com­plexe des couches géo­lo­giques. Le défi consiste à com­prendre les dif­fé­rents méca­nismes de glis­se­ment en tenant compte de l’influence des fluides – un peu comme les essuie-glaces qui glissent ou grincent selon l’intensité de la pluie !

Bien sûr, et au-delà de l’in­té­rêt scien­ti­fique du sujet, les avan­tages éco­no­miques et envi­ron­ne­men­taux seraient consi­dé­rables si nous par­ve­nons à réduire les pro­blèmes sis­miques liés à la frac­tu­ra­tion hydraulique. 

Le rêve ultime : maîtriser les séismes naturels

Pour les séismes natu­rels, nous connais­sons déjà le rôle cru­cial des fluides dans le déclen­che­ment des glis­se­ments le long des failles. Il a été lar­ge­ment étu­dié dans le Golfe de Corinthe – l’une des zones les plus sis­miques d’Eu­rope. On pour­rait donc ima­gi­ner d’ajuster la pres­sion des fluides à des endroits stra­té­giques pour contrô­ler la sta­bi­li­té des failles.

Mais cela reste cepen­dant très com­plexe à une si grande échelle. L’i­dée est donc pas­sion­nante, mais il fau­dra pro­ba­ble­ment des ins­tal­la­tions gigan­tesques pour par­ve­nir à la rendre effi­cace. Ces pistes sont d’ailleurs liées aux recherches actuel­le­ment menées aux États-Unis par le pro­fes­seur Avouac à Cal­tech3, qui a étu­dié le défi­cit de glis­se­ment le long des lignes de faille actives afin de pré­dire le déclen­che­ment futur de grands trem­ble­ments de terre. L’idée consiste à quan­ti­fier le nombre de trem­ble­ments de terre qui auraient dû se pro­duire sur une période don­née (défi­cit de glis­se­ment) afin d’évaluer la pro­ba­bi­li­té qu’un grand séisme se pro­duise à l’avenir en lien avec l’accumulation des forces dans les plaques tectoniques.

En réa­li­té, le pro­ces­sus de sto­ckage d’éner­gie autour des grandes failles peut être lent – plu­sieurs décen­nies voire quelques siècles –, de sorte que pas de nou­velles peut sou­vent être syno­nyme de mau­vaise nou­velle. Mais, la maî­trise et le contrôle les grands trem­ble­ments de terre sont peut-être à notre portée !

1https://​coquake​.eu
2https://​uma​.ens​ta​-paris​.fr
3Le pro­fes­seur Avouac est un cher­cheur récem­ment invi­té à l’Ins­ti­tut Poly­tech­nique de Paris : https://​www​.poly​tech​nique​.edu/​f​r​/​c​o​n​t​e​n​t​/​d​e​s​-​s​e​i​s​m​e​s​-​a​u​-​r​a​l​e​n​t​i​-​s​o​u​s​-​l​e​s​-​c​a​s​cades

Auteurs

Jean François Semblat

Jean-François Semblat

Professeur à l'ENSTA Paris, responsable du Département Mécanique et énergétique d'IP Paris

Les recherches de Jean-François Semblat portent sur la propagation des ondes sismiques dans les couches géologiques lors des grands tremblements de terre. Au travers de méthodes de simulation numérique, il étudie notamment leur amplification, leur atténuation, le phénomène de liquéfaction et l’interaction dynamique sol-structure. Il est membre du Conseil Scientifique de l'Association française du génie parasismique. Professeur à l’ENSTA-Paris, il est responsable du Département mécanique et énergétique de l'Institut Polytechnique de Paris.

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