bioplastic04
π Industrie
Les bioplastiques sont-ils si fantastiques ?

Plastiques biosourcés : une histoire ancienne qui redevient à la mode

avec Richard Robert, journaliste et auteur
Le 2 février 2021 |
4min. de lecture
Jean-Luc Dubois
Jean-Luc Dubois
directeur scientifique d'Arkema
En bref
  • Même si traditionnellement les plastiques sont produits à partir de la pétrochimie, les bioplastiques ont été présents sur le plan industriel depuis le début du XXe siècle.
  • Le polyamide 11, produit à partir d’huile de ricin et surnommé le « nylon français », est sur le marché en France depuis 1945. Cependant, il reste plus cher que le polyamide 6 d’origine fossile.
  • Les procédés chimiques pour produire des polymères à base d’huiles sont bien connus et les bioplastiques peuvent être produits aujourd'hui à partir de l’huile de lin et de soja.
  • Il faut néanmoins prendre en compte toutes les dimensions. Notamment, les questions autour de la biodégradabilité (qui peut être trompeuse) et du recyclage.

Qu’on les envi­sage sous l’angle de la bio­dé­gra­da­bi­li­té ou du bio-sour­cing, les bio­plas­tiques s’écartent du « mains­tream » indus­triel asso­cié à la pétro­chi­mie. Mais ils réac­tivent aus­si une autre his­toire, plus ancienne, qui per­met d’éclairer le futur. 

Quand on parle de bio­plas­tiques, on pense sou­vent à leur carac­tère bio­dé­gra­dable. Mais l’expression ren­voie aus­si aux matières pre­mières employées. Or les plas­tiques « bio­sour­cés » – qui ne sont pas for­cé­ment bio­dé­gra­dables – ne sont pas com­plè­te­ment une nou­veau­té. Après la Baké­lite (1907) et le PVC (1912), mais avant le Plexi­glass (1924) et le poly­éthy­lène (1933), des plas­tiques ont été déve­lop­pés à par­tir de matières végétales.

Jean-Luc Dubois est direc­teur scien­ti­fique d’Arkema, une entre­prise de chi­mie de spé­cia­li­té. Il nous livre ses connais­sances sur l’histoire des bio­plas­tiques ain­si que la vision de cette entre­prise sur ces matériaux. 

Arke­ma a main­te­nu cette tra­di­tion qui connaît aujourd’hui un renou­veau. Com­ment s’est-elle perpétuée ?

Il est vrai que la pétro­chi­mie a long­temps domi­né dans nos métiers, mais cer­tains plas­tiques his­to­riques, tou­jours fabri­qués aujourd’­hui, y échappent. C’est le cas par exemple du poly­amide 11, le « nylon fran­çais », qui est pro­duit à par­tir d’huile de ricin. 

Ce qui est inté­res­sant, c’est que de la même façon que le déve­lop­pe­ment des plas­tiques bio­sour­cés pro­cède aujourd’­hui de choix poli­tiques et régle­men­taires, le déve­lop­pe­ment d’une filière du « nylon fran­çais » a été vali­dée au plus haut niveau de l’É­tat. Il s’a­gis­sait, après 1945, de sou­te­nir l’in­dus­trie tex­tile et d’in­té­grer l’é­co­no­mie des colo­nies. Les graines de ricin seraient débar­quées et trans­for­mées à Mar­seille avant de gagner la région Lyon­naise. Pour­quoi Lyon ? Parce que c’é­tait un centre tex­tile. C’est à par­tir de cela qu’un impor­tant pôle de chi­mie s’y est déve­lop­pé. Les Sovié­tiques, à la même époque, ont ten­té quelque chose d’é­qui­valent à par­tir d’éthylène. 

Le poly­amide 11 est tou­jours pro­duit aujourd’hui. C’est un poly­mère de spé­cia­li­té, qui est plus cher que le poly­amide 6 d’origine fos­sile, mais pré­sente un com­pro­mis de pro­prié­tés inté­res­sant beau­coup de clients. Par exemple, il résiste bien aux sol­vants, aux UV, aux intem­pé­ries (froid). Clai­re­ment, ici, la valeur est dans la pro­prié­té tech­nique, et non dans le côté bio-sourcé. 

La dif­fé­rence entre huile de ricin et pétrole est-elle majeure sur le plan des procédés ?

Non, ce sont des pro­cé­dés chi­miques, et non bio­lo­giques. Dans une huile il y a tou­jours une fonc­tion acide sur une chaîne longue ; c’est une bonne matière pre­mière qui porte déjà une fonc­tion chi­mique impor­tante. Aux États-Unis, on fait ain­si des plas­ti­fiants secon­daires à par­tir d’huile végé­tale (lin et soja).

L’huile de palme serait une matière pre­mière par­faite, dans ce contexte, si elle n’entrait pas en com­pé­ti­tion avec des cultures ali­men­taires et si on ne connais­sait pas les effets néfastes de ses plan­ta­tions sur la bio­di­ver­si­té. En outre, l’élévation du niveau de vie des pays émer­gents conduit méca­ni­que­ment à une hausse de la demande d’huile de palme, ce qui l’écarte défi­ni­ti­ve­ment comme un sub­sti­tut cré­dible au pétrole.

Reste que les grandes entre­prises de notre sec­teur, qui consi­dèrent avec atten­tion l’évolution des régle­men­ta­tions en Europe et ailleurs, recherchent acti­ve­ment aujourd’hui des sources alter­na­tives au pétrole, qui leur per­mettent néan­moins de pas révo­lu­tion­ner leurs ins­tal­la­tions industrielles.

Chez Arke­ma nous avons cher­ché, par exemple, à déve­lop­per un acide acry­lique bio­sour­cé. Le mar­ché existe, du côté des pein­tures et des couches-culottes. Tech­no­lo­gi­que­ment, cela marche : le gly­cé­rol copro­duit du bio­die­sel et de l’oléochimie, ain­si, serait un bon can­di­dat. Mais les fluc­tua­tions du mar­ché des bio­car­bu­rants nous ont conduits à l’écarter.

Une autre stra­té­gie consiste à par­tir sur des pistes entiè­re­ment nou­velles, comme le poly­hy­droxy­al­ka­noate (PHA), un poly­es­ter obte­nu par fer­men­ta­tion bac­té­rienne. Mais ces pro­cé­dés sont très éloi­gnés de notre métier.

Les fonc­tions de bio­dé­gra­da­bi­li­té, en revanche, peuvent s’intégrer plus faci­le­ment dans vos produits ?

Oui, cela demande de la R&D mais en termes de base indus­trielle c’est moins com­pli­qué. Nous sommes atten­tifs, tou­te­fois, à rai­son­ner en pre­nant en compte toutes les dimen­sions, et notam­ment l’intérêt du recy­clage. La bio­dé­gra­da­bi­li­té doit être défi­nie en fonc­tion du milieu dans lequel le pro­duit doit se dégra­der : sol, com­post domes­tique, com­post indus­triel, milieu marin, etc. Il faut savoir qu’un plas­tique bio­dé­gra­dable le sera sou­vent dans les condi­tions d’un com­post indus­triel, à 50–70°C, mais pas au fond de votre jar­din. Et en com­post indus­triel il ralen­tit le pro­cess, ce qui conduit les pro­fes­sion­nels à l’éviter. Seul un petit nombre de plas­tiques sont dégra­dables en milieu marin.

Il est pré­fé­rable de sélec­tion­ner des pro­duits bio­dé­gra­dables pour des familles de pro­duits où la fonc­tion est vrai­ment utile. Par exemple, les filets de pro­tec­tion dont l’on entoure le tronc des jeunes arbres, et qui doivent se dégra­der en quatre ou cinq ans.

Autre exemple, une firme inno­vante, Lac­tips, pro­duit une ver­sion bio­dé­gra­dable à 100% du petit film hydro­so­luble qui entoure le liquide de votre lave-vais­selle. C’est un pro­duit vrai­ment utile, dans la mesure où ses com­po­sants se retrouvent inté­gra­le­ment dans les eaux usées.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don